TRANSMETTRE

Transmettre - Carnets d'Architecture et de Résistance #5 - éditions cosa mentale

Laurent Tournié

Toulouse - avril 2011

TRANSMETTRE DE L'ARCHITECTURE

 

Transmettre, comme bâtir, nécessite de la patience, de l’optimisme, de l’humilité et de l’ambition.

Transmettre c’est d’abord permettre à quelques volontaires de se hisser à un certain niveau de conscience. Conscience de ce que peut bien être cette chose: l’architecture.

«L’architecture c’est le vide, à toi de le définir» (1)

 

Est-ce vraiment possible d’ «enseigner» l’architecture ?

L’architecture est un art, c’est l’art de bâtir des espaces ou habitent les hommes.
Voilà, comme ça, c’est fait.
Mais l’architecture, c’est d’abord (en attendant...) un métier.
Je préfère penser que je transmets du métier à travers l’expérience du projet et à travers l’apprentissage de la critique: Quand ces deux moments se conjuguent, le champs de la connaissance devient praticable.

Ce que je peux commencer à transmettre, alors que je commence à comprendre ce que peut bien signifier aujourd’hui le mot architecture ..., c’est DE l’architecture, une partie de l’architecture.

Lorsque je parviens à construire de l’architecture, je participe à la transformation, à la modification d’une partie d’un territoire: ce que je détruis, prolonge, transforme, recrée..., prendra sa place dans l’espace d’abord, puis dans le temps, dans la ville.
Transmettre de l’architecture relève donc aujourd’hui pour moi de cette même patiente, de cette même nécessité de résistance et des mêmes exigences que celles requises par la pratique sincère d’un métier magnifique.

Je pense qu’un architecte qui se risque à transmettre de l’architecture doit être tenu par trois exigences:

1. Désigner clairement les questions qui relèvent de la «nature» de l’architecture. Les choses de l’architecture sont accessibles:

​- par la découverte, l’exploration et la critique des œuvres d’architecture, construites ou non,

-  par la découverte l’exploration et la critique des théories et des doctrines nécessaires à toute activité projectuelle,

-  et, bien entendu, par l'expérience projectuelle elle même.

2. Indiquer à l’étudiant architecte les chemins susceptibles de le conduire à devenir un architecte, et non pas un amateur en architecture (encore moins le titulaire d’une licence ou d’un master), ce qui suppose d’avoir des positions claires et d’en assumer l’isolement qui en découle.
On devient architecte en construisant et en faisant des projets d’architecture, en «livrant des offrandes à l’Architecture» comme disait Louis Kahn.

3. Prendre conscience de devenir architecte, c’est d’abord re-connaître les limites, c’est à dire la puissance, de l’architecture, c’est ensuite consentir à conjuguer ses propres limites (sa propre puissance...) avec ce que l’ «époque» permet aux architectes pour exercer leur métier.
Ce consentement ne peut s’opérer qu’en connaissance des choses de l’architecture et des choses de «soi» que l’activité projectuelle, fondée sur des expériences de créations (et non pas d’imitations), révèle et construit.

 

Enfin, je crois qu’un architecte qui assume d’enseigner de l’architecture doit montrer aux étudiants architectes, qu’il cherche sincèrement et constamment à progresser, qu’il n’est pas là que pour distribuer du savoir ou des procédés accumulés avec ses cheveux blancs mais qu’il redécouvre, qu’il prend connaissance à nouveau des choses de l’architecture qui vient de commencer puisqu’elle n’a que 5000 ans, à peu près.

Sans vision, rien à transmettre.
Sans chemin, rien à atteindre.
Sans recommencement, pas de commencement.

TRANSMETTRE COMMENT FAIRE DE L’ARCHITECTURE

Un architecte, c’est quelqu’un qui fait de l’architecture, c’est-à-dire qui fabrique des espaces.

J’essaie de transmettre ce que je connais.
Cela suppose, après quelques réflexions, de transmettre également ce que je cherche à connaître.
Ce que je connais c’est quelques choses de l’architecture... cela diminue chaque jour, mais j’ai appris à ne plus en avoir peur.
Je suis capable de dire: «vous devez réaliser que les deux premières «forces» avec lesquelles nous devons travailler sont la lumière et la gravité...» et quand je rentre au bureau, la mémoire de mes belles paroles (dont la plupart sont volées aux grands maîtres) associée à la critique des dessins du projet en cours me rappellent que je commence tout juste à devenir un architecte.

Je crois que cette question du commencement, qui est celle du vouloir et du faire, est au coeur de la condition d’existence de l’architecture. Louis Kahn, par ses oeuvres et ses paroles, nous l’a merveilleusement transmis.

Ce que je cherche à connaître c’est chaque possibilité de faire un projet ou de le déplacer jusqu’à ce qu’il trouve sa place, chaque commencement.
Quand un étudiant découvre une façon de fabriquer un espace à travers l’expérience du projet, de sa critique ou de celle de l’oeuvre d’un maître, je chemine à nouveau avec lui dans une connaissance: je peux découvrir à nouveau une vérité qui ne se manifeste qu’à travers le projet mais qui convoque d’autres projets, d’autres moments de l’architecture, d’autres disciplines parfois...

Cette partie du travail de transmission est la plus jouissive parce qu’elle permet d’explorer de subtiles questions sans subir la pression du résultat: la «fiction contextuelle» du cadre pédagogique permet cela.
Les étudiants s’impatientent parfois de me voir dessiner ou critiquer autre chose que «leur» projet, ils pensent que ce qu’ils appellent «leur» projet (et qui peut n’être encore que deux problèmes résolus simultanément...) est plus important que l’exploration, même sommaire, d’une question essentielle:

Que signifie entrer ?
Pourquoi on ne peut créer un espace que lorsque l’on sait comment l’orienter ? Qu’est ce que l’on voit dans une transparence ?...

Encore Louis Kahn: (2)

« Dans la nature - le pourquoi

Dans l'ordre - le quoi

Dans le projet - le comment »
 

Je ne suis pas capable d’enseigner le pourquoi ...
Je peux indiquer, à la limite, où et comment s’interroger.
et j’assume de livrer quelques unes de mes réponses ou plutôt des réponses que j’ai adoptées ou reçues.
Parfois je me permets de ces choses : «pensez vous que l’architecture soit nécessaire à l’homme et pourquoi ?
Y a t’il de l’architecture dans les logements que vous habitez et pourquoi ?
Voulez vous continuer à devenir architectes et pourquoi ?
Pouvez vous projeter sans penser à la matière et pourquoi ? pardon, oubliez cette question, prenez plutôt celle ci: quelle est la différence entre la matière et un matériau ?...»

N’enseigner que le comment est impossible.
Les enseignements de «construction» des écoles d’architecture, échouent dans cet isolement.

«La construction n’est pas un outil pour résoudre mais un instrument pour concevoir» (3)

Voilà pourquoi il y a l’ordre:
De quoi cette chose là est elle faite ?
Quelle est sa nature ?
Qu’est ce qu’elle désire être ?
Comment faut il la construire pour qu’elle puisse accéder à la présence...?
Sur ce questionnement, il doit y avoir confrontation: nous ne sommes pas toujours d’accord avec l’autre. Cette altérité construit les fondements du projet.
Sans la volonté de faire associée à celle de partager: ni connaissance, ni oeuvre.

Un autre moment de confrontation est la critique des doctrines de quelques grands architectes modernes.
Cette initiation à la critique constitue un travail énorme mais il est indispensable; C’est aussi une source de progression et d’excitation importante que d’aller visiter et revisiter les oeuvres des grands, de chercher la pensée là ou elle se trouve et non pas autour...
Ces critiques parviennent parfois à convaincre l’étudiant de la nécessité de se cultiver, de cheminer à son tour avec les oeuvres de quelques monstres afin de construire sa propre position, son propre panthéon...

Sans un questionnement doctrinal précis qui exige de se positionner, impossible de construire une pensée projectuelle.
Comment composer en ignorant les fondements rationnels utilisés par ceux qui y ont réfléchi avant nous ?
Comment projeter une relation avec le site si l’on est pas un petit peu cultivé sur quelques façons de penser le territoire ?

Quand un étudiant commence à connaître ce qu’il faut faire, cela ne signifie pas qu’il sait le faire. Cependant, et toute la question de transmettre le «comment faire» se trouve là:
On ne peut pas attendre de connaître la nature d’une chose pour commencer à la faire exister.
Il faut commencer par faire quelque chose en cherchant à découvrir de quoi cette chose est faite.

«Tout ce que je connais est issu de mon travail» (4)
Cette vérité me guide pour bâtir comme pour transmettre quoi et comment bâtir...

«Oui, rien n’est transmissible que la pensée, noblesse du fruit du travail....» (5)

 

 

Bon travail.

LT

Notes

1 LUIGI SNOZZI - Aphorismes-

2 LOUIS I. KAHN- Silence et lumière: «l’ordre est» Editions du Linteau 1996

3 HELIO PINON - curso basico de Proyectos Edicions UPC ETSAB 1998

4 LIVIO VACCHINI - Capolavori Editions du Linteau 2007

5 LE CORBUSIER - Oeuvre complète N°8 -