MERCI MONSIEUR CASTAING

En 1980, Michel Galavielle enseigne le projet (et pas que le projet) à l’école d’architecture. Il nous parle du bâtiment moderne que j’admire le plus à Toulouse (ensemble d’immeubles HLM rue d’Astorg) : son auteur serait un certain Fabien Castaing, il aurait participé aux commencements de l’école en 1969, puis il l’aurait quittée après d’obscures luttes...

Castaing serait originaire de Poucharramet. Je connais l’endroit pour y avoir vécu, adolescent, 28 jours de retraite forcée.
A l’automne 1982, une grande exposition est organisée, quai Malaquais, par Paul Chemetov : « La modernité, un projet inachevé »: il y est question de luttes contre le post modernisme, de fragments critiques par Kenneth Frampton, d’un hommage à B. Lubetkin et d’une exposition qui présente quelques travaux de 40 architectes remarquables : Ceux de Fabien Castaing figurent parmi ceux de Ando, Bohigas, Ciriani, Doshi, Galfetti, Gregotti, Meier, Moneo, Piano, Rewal, Simounet, les Smithson, Snozzi, Siza... etc : Aucun parisien (sauf Chemetov et Ciriani que nous avions invités à Toulouse quelques mois plus tôt) ne connaît le travail de Castaing. Au printemps 2003, la nouvelle s’est répandue: Castaing va livrer une conférence à Toulouse : « Quel âge peut il bien avoir? – il ne travaille plus depuis longtemps ». Pour quelques architectes, c’est un événement important.

La salle est pleine : des jeunes et des moins jeunes. Je découvre le visage de mon héros local: Fabien Castaing est petit, rond, espiègle et méfiant : Il n’est pas à son aise (il connaît les architectes). Les images défilent, parfois sans commentaire. Il raconte des histoires : Cuisses de femmes sur lesquelles on pose l’argile dessus pour faire de belles tuiles...

Soudain, une image me renverse : j’avais juste oublié.

Été 1976

Mon frère et moi sommes des adolescents agités, le père a décidé de nous calmer : Travaux réglés et isolement : pas de téléphone, pas de vélo.
Le moulin de Poucharramet est en mauvais état : Nous devons enlever tout l’enduit de la façade principale qui franchit le canal : une travée d’échafaudage, deux pointerolles, deux marteaux, une brosse, un sot, un balai, des cales en bois. La chaleur est telle que nous obtenons un aménagement des horaires : ce sera 05h00 - 13h30.

L’enduit est épais : un badigeon rose a recouvert le corps d’enduit gris clair qui masque la belle variation des briques. A part quelques parties qui sautent facilement, l’enduit est extrêmement dur. Parfois la brique vient avec. Nous creusons les joints d’un bon centimètre, emportés sans doute par le plaisir de libérer chaque variation. Le soleil est de la partie. Puis un énorme maçon viendra ordonner la fermeture de tous les joints: « C’est vrai, cette bâtisse dans l’eau qui pompe tout Le Touch ...il faut la protéger du bas, et il faut la protéger du haut !... l’eau du ciel doit ruisseler sur la façade.»

Grâce au sable du canal de fuite, les joints clairs affleurant donneront une belle lumière...

Le soir, parcourant les champs de maïs, il faut aller chercher le lait. La ferme est belle : dans la plaine, elle tient tout le tour. Les paysans sont merveilleux : on parle des bêtes, des saisons, de l’eau, de la grange immense, du chien fou qu’il faut «piquer».

Poucharramet est là haut, tranquille, ventilé et ombragé! Peut être un téléphone ? Un café ? C’est parti.
Je ne l’ai pas vue de loin, elle se tient dans la pente masquée par une frondaison.

Ça y’est, je suis là comme le facteur: debout devant le portail. Ça a duré longtemps. C’est un choc, lent et simple.
Ça tient sans effort, la brique est nue, régulière, les enduits sont des rectangles, le béton est du béton, le sol est comme la façade : des surfaces qui regardent, les balcons sont des pièces, la pluie n’a pas fait mal... tout l’autour est dedans, je suis dedans bien que dehors encore.

Je ne sais pas qui a construit ça, c’est sûrement un architecte.

Aout : la Corse, à pied.
Septembre : dans la librairie Privat, le beau titre d’un livre m’attire la main :«Quand les cathédrales étaient blanches» par un certain Le Corbusier dont le nom ne m’est pas inconnu.
Sur les quais, à seize ans, je l’ai lu.
L’architecture, c’est formidable...

A Poucharramet, une dame m’avait indiqué sa maison. Elle est simple, ordinaire. C’est émouvant cette vie d’homme qui a tant bâti.

Merci Monsieur Castaing

Laurent Tournié
Toulouse, 01 novembre 2011