MER 10

Le site est magnifique : la pente douce mène vers nulle part  (on y est jamais allé...). Les sangliers jaillissent du fond de rien.

Quelle maison pour affronter le vide ?

Les taillis dissimulent des murs écroulés qui formaient jadis des enclos ; on marchait dessus pour surveiller les bêtes. Puis on a planté des vignes: pour les orienter vers le sud, on a remblayé un peu, dessinant par ce fait la courbe sinueuse d’un chemin qui mène à un chêne immense.

Une ruine s’est écroulée là, il y a cent ans, deux cents ans... Des hommes avec des bêtes qui regardent rien.

La frondaison a stoppé le vent glacé du Nord. De l’autre côté il y a d’autres maisons qui attendent.

À Bruxelles, on a dit : « coupez vos vignes et on vous donne de l’argent », alors les héritiers coupent les vignes et vendent le terrain constructible.

En montant sur les murs de pierres sèches, l’horizon s’élargit : on placera la grande salle là-haut - piano nobile.

La maison est une muraille traversée par le chemin. Derrière : le jardin - Devant : la nature.

La loggia capte tout et le vitrage réfléchit à souhait un horizon têtu : dedans, c’est dehors.

Le premier projet était en maçonnerie enduite. Les dieux nous ont servi : rectangle d’or couché et double carré - merci.

Mais le maître d’ouvrage, averti, a voulu la matière par-dessus le nombre : il a dit :« le  béton, c’est beau aussi, non ?» : on a recomposé selon le système de coffrage particulier que l’entrepreneur a proposé pour passer dans les prix, et les mesures se sont déplacées, moins réglées mais plus justes... un mystère !

Parfois : « quand c’est beau, c’est beau. »(*)      

 

Comment arrêter les grands murs, comment faire un angle, là ? pas d’angle : des murs !

Derrière, on retient la terre et voilà l’étage noble à quelques marches du sol recomposé.

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Habiter là c’est attendre que le soleil passe dessous pour descendre se coucher prés du sol.

 

*(Le Corbusier)