BÂTIR

Classeur le mythe de Pierre - éditions cosa mentale

Laurent Tournié

Escamps - 31 décembre 2015

Les murs sont toujours là.

L’homme les regarde un par un

Chacun a sa lumière

Chaque pierre consent

Toucher les plus rondes

De près les joints sont grossiers : le mortier est vilain puis l’ombre l’engloutit

De loin le mur prend les couleurs du sol.

Vois tu le mur que nous avons bâti pour toi et tous les autres qui viendront ?

Quoique tu en penses, c’est gagné : j’ai vu le lézard jaillir du creux d’une pierre !

Comment fut il bâti ? Avec beaucoup de soin et de patience, de l’amour en quelque sorte.

S’il te plait, j’en suis enchanté.

Tu dis que tu aimes les pierres et la façon dont elles sont assemblées ?

N’est-ce pas le caractère rustique de leur assemblage que tu aimes là ?

Si je pouvais bâtir ce mur d’une seule pierre de dix sept mètres de long, je le ferais !

Tu ne comprends pas…? C’est une blague. Une demi blague.

Crois-tu que ce mur va durer mille ans ?

Et ceux qui viendront dans mille ans, aimeront ils les murs de pierres ?

Peut être auront ils aussi le désir de bâtir des espaces dans les lumières de leurs jours…

Souvent nous disons « Bâtir des espaces» (1).

Tu comprends bien que nous ne pouvons pas nous contenter de bâtir des bâtiments ou de construire des constructions ; Notre métier ne consistant pas à « spatialiser des espaces » … Tu vois bien que notre métier c’est de bâtir, de construire, de fabriquer des espaces pour les êtres humains.

Pour bâtir un espace il faut d’abord le projeter : nous devons passer par l’abstraction du dessin et de la maquette pour tenter, d’une part de voir et de comprendre la structure du lieu, l’ordre qui vient, et d’autre part de clarifier notre désir d’espaces.

Chaque projet contient son propre désir d’être, d’être là sans effort, dans le temps, dans la ville ou dans la campagne. Pour projeter un espace, il faut d’abord chercher à connaître son orientation, c’est à dire lui donner une direction selon le soleil, le vent, les mouvements des sols, les actions des hommes… en relation avec la ville, c’est à dire avec les autres espaces qui sont déjà là ou qui cherchent à exister.

Ce par quoi on commence un projet d’architecture relève presque toujours d’un travail nourri par un désir d’espaces et je crois qu’il n’y a pas de possibilité de fabriquer un espace sans chercher à produire de l’intérieur, c’est à dire une direction et un sens dans un dispositif mesuré de transparences.

Ceci n’est vraisemblablement pas aussi nécessaire pour un paysagiste ou un urbaniste qui doivent

également fabriquer des espaces ………….

Et une transparence c’est un ensemble d’opacités éclairées…tu te souviens de notre conversation sur la villa Sarabhai ?

Nous y voilà, je voulais te parler de la lumière. Tu m’interroges sur ce que je pense de « la pierre » : je suis comme beaucoup d’architectes : j’aime les pierres et j’aimerai pouvoir bâtir plus souvent avec toutes sortes de pierres et avec toutes sortes de maçons; Toutes ces lumières et toutes ces couleurs sur une simple pierre, c’est merveilleux. Je viens de la plaine, d’un pays de terre cuite ou l’on ne voit les bâtiments que par en dessous… et je ne suis pas encore parvenu à bâtir avec de la brique ! Ce n’est pas faute d’avoir essayé: la très grande majorité de nos contemporains préfèrent le pastiche, Ils veulent bâtir le moins cher possible et sont si fiers quand ils y parviennent.

« Peu importe le matériau, ce qui compte c’est l’usage que l’on en fait. » Je crois que Mies a dit cela.

L’étude appliquée des oeuvres de Mies et de Kahn, mais aussi l’observation continue des oeuvres du passé me conduisent à modifier constamment mon rapport avec les matériaux ; ma formation initiale aux choses de l’architecture manquait cruellement de réflexions sur cette question élémentaire :

« Avec quoi, là, bâtir ? »

Cette question bien posée peut nous conduire parfois à bâtir avec un modeste enduit appliqué sur un mur de maçonnerie ordinaire. Et bien, devenons expert en enduit ! Comment bien réaliser les angles saillants, les angles rentrants, le bon contact avec les ouvrages de menuiserie ou de serrurerie, le meilleur dessin pour ces seuils ? Quel contact avec le sol, avec le ciel ? Composer avec les moments de pose et de déplacement des échafaudages… une seule couleur si changeante à chaque heure de chaque saison ; Assumer cette faible planéité en lumière rasante… Maitriser les parcours de l’eau de pluie …. Tous ces beaux problèmes qui nécessitent de la mesure, du temps et de la bonne compagnie ! Ce n’est pas moi (heureusement) qui vais dresser l’enduit ! Nous ne bâtissons jamais seuls.

Celui ci utilise la pierre de taille, avec de grands blocs sans même fermer les joints ! Celui là ne taille que les faces d’assise et laisse chanter les faces vues…., tel autre n’utilise la pierre qu’en parement tantôt sculptée, tantôt polie, celui là fabrique de beaux dallages, celui là dresse des murs de pierres sèches sans donner un seul coup de massette sur ces blocs aigus … Et ces fidèles qui ont bâti, il n’y a pas si longtemps, les plus belles voutes du monde ! Et les bâtisseurs Incas : sculpteurs de génie !

Parmi tous ces ouvrages du passé certains produisent de merveilleux espaces, certains autres n’y parviennent pas. Souvent, mais pas toujours, ceux qui donnent tant d’amour à l’ouvrage plein, parviennent également à définir le vide avec soin : les efforts imposés par la voute ou le dôme sont tels qu’il semble difficile de produire un espace faible…

Les ouvrages bâtis servent à franchir, supporter, protéger, contreventer, isoler, drainer…

Mais s’ils ne servent pas à fabriquer un espace, nous n’avons pas fait le travail.

Dès qu’un ouvrage est construit, il produit instantanément un espace, à la double condition qu’il se trouve au moins un homme pour l’habiter et que celui ci puisse en contempler l’ombre définitive et changeante.

Rappelons ici le grand gaspillage : Tous ces espaces construits à la hâte: Là ou il fallait donner du temps et de l’intelligence, on a imposé le délai le plus court et les bâtisseurs les plus arrangeant (les moins dérangeant). Parfois on fait travailler un architecte, si possible flanqué d’une kyrielle de spécialistes : Parfois cela permet quelques beaux espaces…

Un matériau c’est de la matière organisée en vue de sa mise en oeuvre. Si l’on peut dire que chaque matériau induit un certain procédé de mise en oeuvre, je ne crois pas qu’un procédé génère de fait tel type d’espace : Le procédé ne fait pas la forme car en architecture la forme ne se résume pas à la forme du plein.

« L’architecture c’est le vide, à toi de le définir » ! (2)

On se contente souvent de maintenir la production de la forme architecturale comme organiquement assimilée à celle de la forme des ouvrages construits. Cela laisse supposer que l’assimilation de quelques savoirs élémentaires fondés sur le COMMENT bâtir pourrait permettre à quelque sachant de faire (et pourquoi pas?) de l’architecture en laissant au seul programme (ou à l’ « écologiquement correct »…) le soin de nous dire QUOI bâtir.

Il n’y a pas d’espace sans lumière.

Certes, la coupole contient également un espace conquis par l’ouvrage qui le définit, mais celui ci n’existe pas tant que la lumière ne l’a pas irradié: ainsi la même coupole appuyée sur quatre murs aveugles ne livrera pas le même résultat que celle posée sur un anneau de trumeaux et de baies qui la feront littéralement flotter, voire tourner si tu es fatigué ou si tu as trop bu …

Chaque matériau mis en oeuvre participe complètement de la forme, qu’il soit ou non constitutif de la structure, qu’il soit visible ou non. Les parois du pavillon de Barcelone participent à la fabrication des espaces tout autant que la structure des poteaux et des planchers : chaque élément prend place selon des règles très précises de mises en lumières de ses surfaces.

Souviens toi de ce que disait le vieux :

« L’architecture c’est le jeu savant correct et magnifique des formes sous la lumière » (3)

Je suis d’accord, ce qui est difficile à comprendre ici c’est le mot « sous » : Il m’arrive de penser que le jeune Jeanneret (9) a probablement pété un câble devant le Parthénon ; cette conception de la lumière reste méditerranéenne. Aalto nous aurait dit: « … en attendant la lumière qui arrive de l’horizon ».

La structure produit les lumières parce qu’elle génère le processus des opacités, c’est à dire que ses valeurs de portées, de hauteurs, de sections conditionnent simultanément l’établissement du second oeuvre et de tous les dispositifs techniques qui viennent tisser leurs réseaux prégnants.

La lumière, parfois, le lui rend bien en lui donnant la présence, c’est à dire la possibilité d’être là avec nous, quelque soit son apparence, sensible à nos yeux certes, mais également intelligible pour nous mêmes et pour l’autre. C’est cette qualité d’intelligibilité qui fait de l’architecture un bien commun.

A toi je peux le dire puisque tu vas bâtir un jour, j’ai appris cela en regardant la télévision : les êtres humains ne peuvent pas voir la lumière !

Cette agitation de l’infiniment petit dans l’infiniment grand qui se promène à environ trois cent mille kilomètres par seconde est inaccessible à notre système sensoriel : ce que nous voyons avec nos yeux, c’est de la matière éclairée, c’est l’ombre !

Dans un espace bâti, nous ne voyons donc que quelques parties des ouvrages construits : Leurs surfaces visibles constituent une limite palpable si nécessaire et si définitive. L’attention portée à ces surfaces est capitale pour la fabrication des espaces. Chaque architecte dispose d’une conscience plus ou moins aiguisée des rapports visibles et durables que les matériaux entretiennent entre eux.

Les marges de manoeuvre sont généralement étroites : Un ouvrage structurel laissé nu dans un espace fini nécessite une grande maitrise des processus de mise en oeuvre…etc.

En faisant le projet, Il semble que nous pouvons penser trois choses simultanément (généralement nous en lions deux en une pour tester la troisième…etc…) mais lorsque nous dessinons pour bâtir nous devons nous concentrer sur la mise en oeuvre de deux éléments par deux artisans ou corps d’états distincts (l’un précédant l’autre…etc.). Cette nécessité, qui laisse supposer que nous connaissons toutes les difficultés de mise en oeuvre, nous renvoie continûment à la vieille double question : QUOI et COMMENT ?

Lorsque deux matériaux finissent par « fusionner » DANS la lumière, commencent à « faire UN », alors nous pouvons commencer à associer le nouveau venu à quelque autre mariage…

Rappelles toi les façades du Mellon Center (5) : Tantôt la surface des panneaux en tôle d’acier devient si réfléchissante (selon l’incidence de la lumière) qu’elle s’associe aux surfaces du verre, tantôt cette même surface d’acier brille moins jusqu’à produire le même reflet que le béton structurel (aussi lisse qu’une pierre polie…). Ainsi les trois matériaux sont mis en oeuvre, c’est à dire que leurs qualités individuelles, conjuguées selon les lumières du jour, finissent par servir l’unité d’un ensemble fini.

Bâtir c’est fabriquer du continu avec du discontinu.

Ce qui est merveilleux avec un mur de pierres, ou de briques, c’est qu’il est hétérogène et continu : il n’est pas nécessaire de dessiner un joint de dilatation ou de calepiner de grands modules de panneaux à assembler. L’ouvrage contient dans sa forme même toutes les possibilités de retraits, de cicatrices, d’usure.

Si « la matière contient la mémoire de comment elle fut faite » (Louis I. Kahn), chaque ouvrage contient la mémoire de comment il fut fait, mais ce que nous contemplons dans le mur, ce n’est pas la beauté de cette pierre, ni celle des joints (même si notre oeil peut s’arrêter ça ou là sur tel obstacle franchi), c’est la toute puissante variété des surfaces éclairées en un seul objet limité, là, pour nous, ici et pour toujours.

« La limite n’est certes pas seulement le contour et le cadre, n’est pas seulement le lieu ou quelque chose s’arrête. La limite signifie ce par quoi quelque chose est rassemblé dans ce qu’il a de propre, pour apparaître par là dans toute sa plénitude, pour venir à la présence.» (6)

Regarde, il est cinq heures, le mur de l‘entrée vient de passer au soleil.

Entre donc.

Notes

1 « La définition de l’espace est celle de l’être et inversement.

L’homme se réfléchit dans l’espace et l’espace conçu le façonne en retour. »

Olivier Debré - L’espace et le comportement - 1987, Ed. L’Échoppe.

2 Luigi Snozzi - Aphorismes

3 Le Corbusier - Vers une architecture

4 Jeanneret (Charles Edouard) : Patronyme de Le Corbusier

5 Paul Mellon Center ou Yale Center for British Arts (YCBA) - New Haven 1974 -

Architecte : Louis I Kahn

6 Martin Heidegger - la provenance de l’art et la destination de la pensée - Conférence d’Athènes 1967